Le 4 novembre est une date symbolique qui relie le passé et le présent du système colonial
turc. Les déclarations faites aujourd’hui à cette occasion ne représentent qu’une seule face de
l’attitude conciliante de la bourgeoisie dominante dans un cadre politique et historique précis.
Mais nous savons très bien que le 4 novembre a aussi un passé : ce passé est celui d’un long
processus d’institutionnalisation du déni et de la destruction, autrement dit d’un colonialisme
fasciste solidement enraciné.
Le leader fasciste du MHP, Devlet Bahçeli, l’un des piliers de la junte d’Erdogan, a franchi un
nouveau cap dans le processus en cours concernant la question kurde. Le 4 novembre, lors de son
discours de groupe au Parlement, Bahçeli a exprimé deux positions critiques et complémentaires
destinées à faire progresser le processus. Que ces déclarations aient été faites précisément le 4
novembre n’est évidemment pas anodin : cela donne à son attitude politique une portée symbolique
et stratégique. En déclarant que “la libération de Selahattin Demirtaş serait bénéfique”, Bahçeli a
pointé la voie vers une libération juridique des prisonnier-ès politiques du procès-complot de
Kobanê.
Dans les jours précédents, Selahattin Demirtaş avait publié un texte empreint du thème de la
fraternité, proposant une perspective de sentiment collectif et d’organisation. La réponse immédiate
de Demirtaş à Bahçeli, le remerciant publiquement, indique qu’un seuil critique a été franchi. Ces
gestes politiques réciproques confirment qu’une nouvelle étape du processus est en train de s’ouvrir.
Mais ce qui était encore plus significatif dans le discours de Bahçeli, c’est sa déclaration concernant
la création d’une commission parlementaire susceptible de se rendre à Imralı pour rencontrer
Abdullah Öcalan. Bahçeli a affirmé clairement que le MHP était prêt à y participer, reprenant ainsi
une fois de plus l’initiative et la direction du processus. Par ce geste, il a également surmonté les
frictions apparentes avec son partenaire islamo-fasciste, l’AKP, au nom de la “survie de l’État”.
Le juriste du régime, Mehmet Uçum, avait déjà annoncé dans un article que la commission se
rendrait à Imralı. Dans ce contexte, la position de Bahçeli, exprimée le 4 novembre “au nom de la
survie de l’État”, marque un tournant. Si l’on considère le retrait des forces de guérilla du Kurdistan
Nord (Bakur) et d’autres préparatifs visibles ou invisibles, on peut dire qu’une nouvelle phase
s’ouvre.
Si la commission rencontre Öcalan et qu’un accord est trouvé autour d’un “droit de transition
spéciale”, une seconde étape du processus pourrait débuter. Reste à savoir jusqu’où le système
colonial est prêt à s’assouplir et à reconnaître la question nationale kurde dans le cadre de l’ordre
bourgeois. Le processus en cours révélera cette réalité concrètement, à travers la mécanique des
négociations d’Imralı.
Le 4 novembre symbolise donc à la fois la continuité et la transformation du système colonial turc.
Les discours actuels reflètent seulement une des faces de ce colonialisme, mais son essence
historique, fondée sur la négation et la domination, demeure intacte. Le coup d’État parlementaire
du 4 novembre 2016 en fut une expression claire : une mise sous tutelle de la volonté politique du
peuple kurde.
On se souvient que, déjà en mars 1994, le “coup parlementaire” contre les député·es du DEP avait
imposé une chape coloniale sur la représentation politique kurde. Cette politique s’est poursuivie
sous diverses formes : interdictions de partis, révocations de maires élus et nominations des
“kayyum “ (administrateurs d’État). À chaque fois, la volonté politique du peuple kurde a été
confisquée par la violence d’État et la loi de guerre interne.
Le coup du 4 novembre 2016 fut la nouvelle édition de cette même politique fasciste : une attaque
directe contre la lutte unie du peuple kurde et des travailleur-euses de Turquie et Kurdistan du Nord
représentée par le HDP. Ce fut un coup d’État parlementaire utilisant la levée des immunités et
l’arrestation des député·es élus comme otages politiques.
Parmi eux, les coprésident·es du HDP, Figen Yüksekdağ et Selahattin Demirtaş, furent arrêtés, jugés
et lourdement condamnés dans le cadre du procès-complot de Kobanê. Depuis neuf ans, ces
représentant·es de la volonté populaire sont maintenus en captivité comme otages politiques.
Neuf ans après ce coup parlementaire, il est aujourd’hui évident que le procès de Kobanê n’était
qu’une opération politique. Les déclarations de Bahçeli en sont la preuve : celui qui hier appelait à
leur emprisonnement, feint aujourd’hui un geste de clémence. Mais il n’y a là ni hypocrisie ni
contradiction : seulement la continuité d’une politique bourgeoise au service du colonialisme d’État.
Le système colonial fasciste demeure inchangé : les droits collectifs du peuple kurde ne sont
toujours pas reconnus, et Bahçeli répète que leur reconnaissance constitutionnelle est
“inacceptable”. Il défend la perpétuation du système au nom de la survie de l’État.
La question n’est donc pas seulement la libération des représentant·es politiques emprisonnés, mais
bien la reconnaissance des droits nationaux collectifs du peuple kurde et la fin du joug colonial.
De son côté, le chef du CHP, Özgür Özel, a présenté des excuses publiques pour le coup
parlementaire du 4 novembre — une démarche qui, en réalité, sert le même objectif que celle de
Bahçeli : répondre aux besoins du système colonial. Le CHP fut partie prenante de la levée des
immunités et de l’incarcération des député·es élus. Aujourd’hui, confronté aux arrestations et à la
mise sous tutelle de ses propres mairies, le CHP goûte à son propre poison.
Son “mea culpa” face au régime fasciste d’Erdogan peut, paradoxalement, contribuer à la prise de
conscience démocratique des peuples. Cette conscience, exprimée lors du soulèvement du 19 mars,
ne prendra tout son sens que si elle s’articule à la lutte du peuple kurde pour une paix démocratique
et juste. La position du CHP face à la libération de Yüksekdağ, Demirtaş, des prisonnier·es du
procès de Kobanê et de l’ensemble des prisonnier·es politiques sera le véritable test de sa sincérité
démocratique.
Dans la dernière année, l’État colonial fasciste a cherché à maintenir le mouvement kurde dans un
cadre de « processus de paix » tout en intensifiant la répression contre les peuples, les travailleureuses,
les femmes et les personnes LGBTI+. Il déchaîne ses milices fascistes dans les universités
pour contrer les luttes antifascistes, tout en suscitant des attentes illusoires autour du processus
politique.
La répression contre les révolutionnaires socialistes continue sans relâche, dans le but d’empêcher
la jonction entre la colère populaire, la conscience nouvelle née du soulèvement du 19 mars, et les
forces d’avant-garde.
Aujourd’hui, il est temps d’encercler l’État par la lutte pour une paix démocratique et juste. Il est
temps d’exiger la libération de Yüksekdağ, Demirtaş, des prisonnier·es du procès Kobanê et de
tou·tes les prisonnier·es politiques. Il est temps d’élever, avec la plus grande force, la revendication
de la libération d’Abdullah Öcalan et de la reconnaissance des droits démocratiques du peuple
kurde.












